Abstract :
[fr] Politiques du cinéma de genre
N°2
« La catastrophe écologique au prisme du cinéma de genre »
Sous la direction de Damien Darcis, Emmanuel Behague & Julie Duval
Depuis quelques années, la catastrophe écologique est au cœur des imaginaires contemporains. Elle fait toutefois, depuis bien plus longtemps, l’objet d’une multiplicité de mises en scène dans le cinéma de genre. Si de nombreux films apocalyptiques hollywoodiens comme les archétypaux Le jour d’après (2004) et 2012 (2009) réalisés par Roland Emmerich jouent avec les angoisses et les peurs qu’elle suscite en faisant spectacle de ses effets potentiellement destructeurs pour les sociétés humaines sans renouveler le genre très codé du film de catastrophe naturelle, d’autres ont très tôt fait de la catastrophe écologique l’un des premiers vecteurs critiques des sociétés modernes industrielles, des relations aux milieux qu’elles promeuvent, des rapports entre les vivants qu’elles instaurent, en s’attaquant directement, pour certains d’entre eux, au capitalisme désigné comme un système économique prédateur destructeur de la planète et de ses habitants humains et non-humains.
Dès les années 1970, dans Soleil vert (1973), aujourd’hui qualifié de film d’anticipation, mais perçu lors de sa sortie comme une dystopie, Richard Fleischer dépeint un monde de 2022 hyperindustrialisé soumis, en raison des pollutions qu’il a générées, à des canicules à répétition. Celles-ci ont directement contribué à l’épuisement de la quasi-totalité des ressources terrestres, à l’éradication de toute vie dans les océans, mais aussi dramatiquement à creuser les écarts entre les riches et la masse des pauvres, ces derniers étant victime d’une répression féroce par la police. Quelques années plus tard, dans Mad Max (1979), George Miller filme l’effondrement des sociétés modernes industrielles, non seulement à travers la mise en scène de paysages de plus en plus fortement affectés, à mesure que la saga avance, par la désertification, mais également de figures virilistes que l’on qualifie aujourd’hui de pétro-masculinistes. Dans les plus récents Mad Max : Fury road (2015) et Furiosa (2024), le désert est partout. Seul trois cités demeurent, articulées les unes aux autres comme pour mettre à nu la machine de guerre capitaliste : Bullet Farm fabrique des armes, Gas Town extrait du pétrole, La Citadelle organise la circulation des flux de liquides vitaux comme l’eau, le lait et le sang entre les vivants.
Mais à bien y regarder, la New-York dystopique de Fleischer, comme le désert de Miller apparaissent moins comme le résultat de la catastrophe que comme les manifestations radicalisées ou poussées à leur paroxysme des logiques qui en sont la cause. Dans Soleil Vert, les corps morts des populations exploitées sont recyclés industriellement sous la forme de barrettes protéinées permettant la reproduction de leur force de travail. Dans Mad Max : Fury Road et dans Furiosa, le capitalisme extractiviste et prédateur s’est étendu jusqu’à accaparer les corps des femmes (fixées à des trayeuses) et des hommes (les bloodbags), réduits à des ressources vivantes permettant l’extraction du lait et du sang. Dans ces films, le capitalisme n’est pas victime d’une catastrophe écologique qu’il aurait provoquée malgré lui. Il fabrique les déserts qui lui permettent de s’imposer partout.
Plus récemment, de très nombreux films de genre, depuis les films d’horreur jusqu’aux blockbusters de science-fiction, déploient une multiplicité de perspectives critiques et politiques sur la catastrophe écologique : si la créature de Godzilla vs. Hedorah (1970) affrontait déjà un monstre fait des pollutions liées aux activités humaines, elle incarne désormais tantôt les forces destructrices des inventions humaines, tantôt les puissances d’une « nature qui se défend » contre les ravages qu’on lui inflige ; dans Mortal Engines (2018), Peter Jackson met en scène de gigantesques villes mobiles prédatrices qui, d’un côté, détruisent la planète sur laquelle elles circulent alors que, de l’autre, elles reconstituent sur leurs plateformes des morceaux de nature dont elles prennent soin ; la planète Arrakis, dans Dune (2021, 2024) de Denis Villeneuve, pose indissociablement la question de la destruction, de l’habitabilité et de la « réparation » d’un désert fabriqué par l’industrie ; sous un certain angle, Le Règne Animal (2023) de Thomas Caillet expose, dans un registre fantastique, l’effacement des frontières entre les mondes humains et celui de la nature à travers des mutations qui hybrident les humains et les non-humains.
De manière non moins intéressante enfin, Avatar (2009, 2022, 2025) de James Cameron dresse une opposition entre les modes d’existence des sociétés modernes et non-modernes incarnées par les Na’vi. Le succès de la saga a d’ailleurs conduit certains critiques à relire et à analyser des films autrefois appréciés comme de simples films de genre, tels que le western Danse avec les loups (1990) de Kevin Costner ou le film historique 1492 : Christophe Colomb (1992) de Ridley Scott sous l’angle du colonialisme et de la destruction des mondes non-modernes ou, autrement dit, des prémisses de la catastrophe écologique. Pourtant, ces films posent de nombreuses questions concernant en particulier les représentations qu’ils fabriquent des sociétés non-modernes et de leur opposition à la modernité. Il n’est pas certain que ces oppositions, parce qu’elles s’inscrivent dans les cas d’Avatar et de Danse avec les loups dans des logiques du salut par la conversion, permettent de dégager, depuis des situations concrètes, d’autres devenirs possibles.
Entre tableau des rapports de force à l’heure du capitalocène et miroir de l’écoanxiété, critique frontale du dogme progressiste et suggestion d’alternatives, le film de genre, précisément parce qu’il rencontre un public large, constitue un vecteur de représentation omniprésent qui appelle à son interrogation. Dans ce deuxième numéro de la revue Politiques du cinéma de genre, il s’agira donc d’analyser les manières dont le cinéma de genre problématise politiquement, depuis ses propres champs, ceux de l’horreur, du fantastique, des comics ou, parmi d’autres, de la science-fiction, la catastrophe écologique. On s’interrogera également sur la façon dont cette thématique contribue à actualiser les codes propres au genre qui s’en saisit.